février 21st, 2010
Mon ami Franco est infirmier. Hier, lui et 10 de ses collègues ont été forcé de travailler pendant plus de 18 heures en ligne. Cette situation est inacceptable. Prenez le temps de lire et faites circuler cette lettre.
Lettre de Steeve:
J’ai besoin de vous raconter une histoire, c’est l’histoire d’une prise d’otage, dans mon pays il y a bien peu de prise d’otage, généralement on les remarque avec fracas lorsqu’il en est question, celle dont je vais vous parlez, on ne la remarquera que très peu. Pourtant dans mon histoire, il s’agit de la prise de douze otages, il me semble que c’est considérable. Peut-être que le fait que j’étais un de ces otages fait que je sois subjectif dans mon évaluation. Il est vrai que je me sens assez traumatisé au lendemain de cet évènement pour le moins déstabilisant.
Samedi le 20 février dernier, un hôpital universitaire de l’est de Montréal a pris en otage douze infirmiers et infirmières pendant plus de dix heures de temps, ce qui fait qu’ils ont dû s’occuper des malades dont il avait la charge dans une unité de soins critique pendant plus de dix huit heures. Normalement, une journée normale de travail est fait de huit heures, où nos talents, notre science, et nos valeurs sont mis à l’œuvre afin de faire ce dans quoi on est excelle, soit soigner les malades. Il est prévu dans le code de déontologie d’un infirmier et d’une infirmière qu’il doit s’occuper de ses patients tant qu’il ou elle n’a pas une relève pour prendre en charge les malades dont il ou elle s’occupe. Ce qui, je crois, fait bien l’affaire du système de santé malade dans lequel on vit, puisque les soignants ne peuvent pas abandonner les soignés-es sans que personnes soient disposés à les prendre en charge. Alors dans ce contexte de pénurie dans lequel on est, il arrive régulièrement que les professionnels de la santé; infirmiers ou infirmières soient obligés de demeurer faire des heures de plus pour pallier au manque quotidien de personnel.
Nous sommes fatigués-es, nous sommes au bout de notre rouleau. J’ai parlé du temps supplémentaires obligés et ce, sans égard aux temps supplémentaires volontaires sur lequel notre système de santé collectif survit depuis maintes années. On nous demande continuellement de faire notre part, demande littérale ici, comme si on considérait que faire seulement les heures régulières de travail pour lesquelles on s’est engagés étaient nettement insuffisant pour considérer qu’on fait déjà notre juste part. Les infirmiers et infirmières tiennent le système de santé à bout de bras et ce, depuis longtemps déjà. Comment il se fait alors qu’on ait si peu de respect pour ces professionnels-les?
Il est extrêmement difficile d’être dans un milieu où on te manque continuellement de respect, et de continuer de contribuer positivement à cette organisation. On l’a fait pendant longtemps mais je crois que les choses se dégradent à vitesse grand « V ».
Ce samedi donc vers les seize heures, le groupe d’infirmiers et infirmières qui devaient prendre la relève du personnel de jour; voyant qu’ils seraient encore obligé de faire du temps supplémentaire obligé durant la prochaine nuit, il faut aussi comprendre que c’est le groupe le plus sollicité à être pris en otage car la pénurie est encore plus criante sur le quart de nuit que sur tout les autres quarts de travail, ce groupe à décidé de pas commencer son quart de travail, de demeurer dans la salle de repas afin de manifester son écœurement face à ce manque de respect récidivant. Il faut savoir que ça fait déjà des années qu’on dénonce ces problèmes, qu’on propose des solutions, mais il ne se passe jamais rien. En fait, il se passe quelque chose, ça va de mal en pis.
Pouvez-vous croire que pendant tout ce temps de notre prise d’otage, il n’y a personne de l’administration qui a crû bon de venir donner du support à l’équipe séquestré dans les soins critiques? Personne n’est venu nous rencontrer pour nous dire qu’on était préoccupé par nous, par notre sort. Personne.
Pouvez-vous croire aussi que plusieurs solutions ont été proposées tant par l’équipe en otage que par l’équipe qui refusait de rentrer travailler dans ces conditions encore une fois outrageuse, et que l’administration de l’hôpital a refusé toutes suggestions choisissant la ligne dure à la manière de « on ne pliera sur rien »?
Comment peut-on souhaiter qu’on peut attirer des jeunes à avoir envie de devenir des infirmiers et infirmières dans un tel contexte. On nous en demande toujours plus, les infirmiers et infirmières sont ÉPUISÉ-ES. Je me demande sur quel ton, de quelle manière, sur quelle tribune nous pourrions avoir une oreille attentive et qui permettrait aussi de vraiment de changer des choses.
J’espère ici entrer au cœur des décideurs, pas les chefs d’unité, pas les coordonnatrices d’activité, pas les chefs de programme ni même les directeurs généraux d’hôpitaux mais je m’adresse plutôt à la classe politique, c’est à vous de changer les choses. Vous êtes responsables du système de santé, vous pouvez entendre, vous devez prendre des décisions pour améliorer drastiquement les conditions de travail des infirmiers et infirmières afin que ça devienne une profession intéressante pour les jeunes en questionnement sur leur avenir professionnel. On a besoin de renfort et de beaucoup de renfort, le vieillissement de la population et les boomers devraient en soit vous convaincre qu’on a besoin rapidement d’augmenter le nombre de professionnels soignants.
Je m’adresse aussi à la population en générale, comment il se fait qu’on accepte collectivement que les infirmiers et infirmières soient traités de la sorte, de façon irrespectueuse. Lorsque vous aurez besoin de soins, les infirmiers et infirmières seront en première ligne de l’expérience traumatisante que vous allez vivre, nous faisons la différence entre l’inhumanité et la souffrance versus l’empathie et l’humanité. Au moment, où on se rencontrera, vous serez peut-être entrain de traverser l’un des pires moments de votre vie. Il serait plus que justifié que vous preniez notre défense, en manifestant et en vous plaignant. Vous seriez les plus grands gagnants de cette démarche.
Je souhaite atteindre le cœur des gens. Nous sommes des gens de cœur. Hier, lors de notre prise d’otage, quand après dix sept heures de travail et la menace sur nos têtes de peut-être devoir demeurer en poste pendant plus de trente-deux heures si les choses ne s’arrangeaient pas; c’était vraiment une possibilité, une réalité de notre prise d’otage… J’ai pris conscience encore une fois en observant mes collègues de ce que veut dire la fameuse expression «avoir la vocation». Nous étions dans tous nos états, certains pleuraient, d’autres étaient si fatigués qu’elles tremblaient, d’autres ont eu des vomissements de fatigue et malgré cela, aucun et aucune d’entres nous pouvaient une seule seconde envisager de quitter ses patients sans personne pour s’occuper d’eux et on aurait été légalement en droit de le faire puisque plusieurs d’entre nous avions largement dépassé nos limites personnelles.
Dans cette histoire que j’avais besoin de vous raconter, il est question non pas de douze otages mais de plus de 60 000 infirmiers et infirmières pris dans un étau entre le besoin viscéral, qui est le nôtre, d’aider notre prochain et le fait que notre vie professionnelle étouffe notre vie personnelle. Hier, une collègue devait célébrer l’anniversaire de sa plus grande fille, elle devait lui remettre un cadeau lui permettant d’ouvrir sa propre entreprise, elle n’a pu y assister à cause de la prise d’otage. Le souper a eu lieu en son absence et son conjoint à remis son cadeau à sa fille et ça c’est terminé par un bref remerciement téléphonique, parce que le boulot attentait ma collègue. Et je pourrais vous raconter onze autres histoires personnelles comme celle-ci. Je me demande comment collectivement on peut légitimer qu’il se peut qu’en tout temps, et pour pallier à un contexte de pénurie qui persiste et dont personne ne s’occupe réellement, que nous soyons les grands perdants d’un système et pas seulement dans notre vie professionnelle mais aussi au plan personnel.
Dans l’histoire que je souhaitais vous raconter, il y avait de la souffrance, il y avait du désespoir aussi, dans mon groupe on pense de plus en plus qu’on ne pourra pas y arriver. Les infirmières et infirmiers quittent massivement la profession et ceux qui restent perdent espoir d’une réalité meilleure. L’élastique a été étiré au maximum; l’état québécois doit cesser d’exercer cette pression insoutenable sur celles et ceux qui sont le/s seul/es dans notre société civile de qui on exige sous peine de sanctions de l’employeur et de l’ordre professionnel de continuer à travailler après une quart de travail de 8 heures auprès de personnes qui ont besoin de soins.
Dans l’histoire que je voulais vous raconter, il y avait surtout une demande à l’aide, un cri de désespoir.
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